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Lundi 3 novembre Ce soir, je termine le chapitre sur l'impératif et je tente de perfectionner mon conditionnel. Aaah si j'avais su...dans quelle galère je m'embarquais. Alors que donner des ordres me parait plutôt facile, encore faut-il préalablement évaluer la durée de l'action en question, la qualité de relation que l'on noue avec la personne à qui l'on donne l'ordre, et si l'on escompte un résultat ou non. C'est dire si le moment est intelectuellement intense quand on doit lancer un "Va te laver les mains" à son gamin. A 23h18 je me dis que je ne pourrais jamais être manager en Russie. Même un café je ne pourrais pas le demander à ma secrétaire et encore moins une copie du rapport Petrovitch. Je ne pourrais pas crier à Bouboule "Viens ici le chien ! " Et je ne pourrais même pas m'en plaindre : Ah si j'avais pris l'Italien au lycée... Mardi 4 novembre Je lis qu'un nombre grandissant d'occidentaux se convertissent au bouddhisme (600 000 en France). Ca, c'est parce qu'ils n'ont pas essayé de se convertir au russe. Mais quel est le lien me direz-vous ? C'est pourtant évident : tout comme le boudhisme, apprendre le russe est une grande leçon de vie et d'humilité. Il faut à peu près 10 ans pour devenir un moine et à peu près autant pour pouvoir s'exprimer correctement dans la langue de Tchekhov. Et durant ces dix longues années, vous apprenez la patience, l'abnégation, le goût du sacrifice, et votre esprit se purifie ! Examinons quelques principes du bouddhisme appliqué à notre sujet d'étude, le russe : Le premier fait de l’existence est la loi du changement ou de l’impermanence. Le Bouddhisme attache une grande importance à la nécessité de la concentration intérieure L’univers est l’expression de la loi. La réalité ne peut être décrite. La seule foi requise par le Bouddhisme est la croyance raisonnable que là où a passé un guide, il nous est possible de marcher à notre tour
Dimanche 9 novembre La grammaire russe est à l'image des matriochkas. Prenez une règle de grammaire, n'importe laquelle et passez beaucoup de temps à la maitriser. Quand enfin, vous pensez avoir réussi, quelle surprise de trouver une autre règle ou exception qui vient compliquer un peu plus la première....puis la suivante et ainsi de suite....jusqu'à la dernière.....le sommet de l'Everest péniblement atteint ne s'obtient qu'au prix d'une patience infinie et des efforts surhumains. Mais, peu importe la destination, l'important c'est le voyage, proverbe tibétain.
Lundi 10 novembre En tant que française apprenant le russe, je ne peux que bénir le XVIIIème siècle. A cette époque, les artistocrates russes ne savaient pas qu'ils faciliteraient la vie de tant d'étudiants français. Trois siècles plus tard, il ne reste presque plus d'aristocrates mais un nombre hallucinant de mots français dans la langue russe, héritage de la cour impériale de Russie, où parler français était obligatoire. Voici un exemple -les mots en gras sont utilisés comme tels dans la langue russe: Je suis arrivée à l'aéroport, à Moscou, avec tous mes bagages, mon paletot et mon journal. Les photographes et les journalistes m'attendaient. Je signai quelques autographes avec le caran d'ache et le bloc notes qu'on me tendit et me dirigea ensuite vers les toilettes. Le roman autobiographique dont j'étais l'auteur, avait été traduit en russe et était proposé à l'examen dans tous les lycées et les bibliothèques de la région. Un succés béton ! Quelle révolution ! etc....etc....
Mercredi 12 novembre "Le russe n'importe où, n'importe quand" J'ai beau avoir 280 millions de "guides", je n'en suis pas moins seule, parfois, à érer dans les méandres de la linguistique, comme ce bon vieux Jack et sa lanterne. Tels sont les aléas de l'éducation à distance. Pas de profs en chair et en os, pas de compagnons de galère avec qui partager mes doutes. En quête de trucs et astuces qui pourraient m'aider, je découvre sur un site officiel européen d'apprentissage des langues, une histoire incroyable ! Une fermière finlandaise décide d'apprendre le russe. Elle n'a pourtant vraiment pas le temps pour ça, avec 6 enfants à élever, les vaches à traire et tout le travail que peut demander sa ferme. Mais la dame est tenace. Bien que vivant dans un tout petit village, elle trouve un institut qui dispense des cours de russe et travaille à sa manière, n'importe ou, n'importe quand. Sur le tableau de la salle de traite, elle écrit même les noms de ses vaches en cyrilliques !! et salue les bovins en russe tous les matins et tous les soirs. Pas une minute n'est perdue. Elle emporte avec elle dictionnaire ou livre en russe pour réviser à la plage et apprendre de nouveaux mots partout où elle se trouve, et laisse en permanence ses livres sur la table pour les feuilleter à tout moment de la journée... Pas à pas, avec persévérance et humilité, elle réalise son rêve. L'histoire ne dit pas si les vaches se sont mises à comprendre le russe aussi. Bien que n'ayant pas de bovins à traire tous les matins, il y a un peu de fermière finlandaise en moi : aujourd'hui même, dans la file d'attente du Mc Drive, je révisais mes verbes. Je suis heureuse maintenant quand le dentiste est en retard, je gagne quelques minutes de plus pour finir mes exercices. Tous les lundis, je raconte ma vie "по-русский" à la nounou estonienne à la sortie de l'école, je vais voir tous les films russes en VO, et je l'avoue, je pousse un peu ma fille à être amie avec une petite fille de....St Petersbourg !
Vendredi 14 novembre Работать до седьмого пота...и больше Les expressions peuvent parfois exprimer en quelques mots ce qui prendrait une demi-page à expliquer. J'aime particulièrement celle-ci, travailler jusqu'à la septième sueur. Le septième jour étant le jour ou l'on considérait le défunt définitivement passé de l'autre côté, c'est dire la force de travail dont sont capables les russophones. Si j'ajoute une "positive thought" à l'américaine, du style " What you think, you are", je devrais pouvoir retrouver suffisamment de force pour terminer ce résumé de texte au sujet d'un hameau perdu au fin fond de la Russie où les babouchkas travaillent comme des forçats pour envoyer leurs enfants faire des études, en vendant les cornichons de leur potager... ce qui rend mes soucis de déclinaisons bien légers.
Lundi 17 novembre Les verbes russes ont une vie amoureuse très compliquée Dans toutes les grammaires russes, la partie concernant les verbes occupe un bon tiers du livre. C'est qu'il y a tellement de choses à dire. Mais aucune n'ose aborder leur vie sentimentale, qui pourtant aiderait un grand nombre d'étudiants à comprendre certaines choses. La plupart des verbes russes forment un couple, plus ou moins assorti, s'entendant plus ou moins bien...ou parfois si différent l'un de l'autre, qu'on a peine à croire qu'ils forment un couple. Bien sûr, il faut les connaitre par paire, comme Mr Goncharov/ Mme Goncharova. Comme dans tous les couples, chacun a son rôle, l'un est perfectif (mais loin d'être parfait) et l'autre imperfectif (mais pas tout à fait imparfait non plus) l'un exprime le présent, l'autre le futur. Là, ou tout se complique c'est quand l'un des deux met au monde un autre verbe au moyen d'un préverbe ou d'un suffixe ajouté au modèle parental dont le sens change si radicalement le sens premier que le perfectif, laisé, ne s'y retrouve plus du tout et reforme un couple avec un autre imperfectif qui partage le même sens que lui....mais ne se sépare pas pour autant de sa première moitié. J'appelerai cela....un ménage à trois ou un casse-tête chinois. Démonstration: Couple de départ = писать IPF - написать PF Autres ménages à trois = Les verbes "célibataires"
Un pas en avant, deux pas en arrière Tout apprentissage connait des phases de regréssion, terriblement frustrante et affreusement décourageante. Mon niveau de compréhension m'avait permis de suivre un peu quelques nouvelles télévisées, pourvu qu'elles ne traitaient pas du conflit en Ukraine ou là j'étais très vite perdue, et quelques films, dont les dialogues peu élaborés me permettaient de comprendre grosso modo l'intrigue jusqu'à la fin. Or, me voilà maintenant en train de rédégringoler toutes les étapes péniblement gravies jusqu'à ne plus rien comprendre du tout, hormis quelques mots sans liaison aucune les uns avec les autres. Возвращение к Маше и Медведю. Dimanche 23 novembre Vendredi 5 decembre De l'économie pure ou du vocabulaire économique en russe, je ne sais lequel des deux me donne le plus la nausée. 57 phrases traduites en russe à avaler d'un seul coup, des centaines de mots sortis du Business Week version grand froid et on est proche du goulag. J'implore mon professeur ex-soviétique d'avoir pitié de moi et de bien vouloir me laisser un dictionnaire le jour de l'examen. Je soupçonne ledit professeur de nous inculquer les préceptes de base de toute éducation soviétique, à savoir du par coeur, du par coeur....sans rien y comprendre....que du par coeur. Dimanche 6 décembre Mais comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Appeler Rachmaninov, Tchaikovsky et Stravinsky à la rescousse. Apprendre les verbes et le vocabulaire semble étrangement plus facile en écoutant leurs symphonies. La musique serait-elle écrite selon les sonorités de la langue de son compositeur ? Спасибо друзья!
Mercredi 17 décembre Dois-je me réjouir aujourd'hui de pouvoir lire et comprendre à peu prés l'intégralité d'un article du Комсомольская Правда? D'un point de vue linguistique, je choisis la réponse positive. D'un point de vue idéologique, la réponse est plus incertaine..
Lundi 22 décembre Aujourd'hui, j'estime mon niveau suffisamment pour un lâcher "small talk" = le temps qu'il fera demain, l'âge de la grandmère, le régime alimentaire des animaux domestiques, l'emploi du temps de la semaine, la prochaine destination de vacances....c'est bon je suis cocktail approved ! Plus de trois ans de travail pour tenir une conversation entre deux petits fours....
Lundi 19 janvier Горы свернуть на экзамене и сливай воду...Как знать...
Lundi 30 mars Entre janvier et mars, je me suis un peu perdue dans le gérondif passé et présent, mais me revoilà plus motivée que jamais. C'est simple, je ne suis qu'en deuxième année à l'université, mais quand j'apporte mes cours, le samedi, à l'association de russophones près de chez moi, tout le monde part en courant ! Les pauvres peinent autant que moi dans les traductions eco et juridiques, c'est pour dire le niveau d'exigence. In short, j'arrive à comprendre le discours d'investiture du président du Kazakhstan mais je ne sais pas comment dire au gamin du Русский Дом de ne pas se mettre les doigts dans le nez. Il y a comme un gap ! Jeudi 16 juin Les épreuves des partiels de mai sont passés. Et me voilà propulsée en troisième année. L'épreuve de traduction éco m'a sauvée. Pour le reste, tout juste la moyenne. Les épreuves orales, éprouvantes. J'ai compris une chose : le russe niveau universitaire c'est pas de pouvoir discuter avec la caissière qui vend les tickets dans le métro. Pour ça il y a la méthode assimil ou le russe en voyage ou comment parler le russe en 10 jours. Le russe qu'on enseigne en France en LEA c'est pour pouvoir discuter de la hausse du prix du pétrole et des matières matières, les allocations vieillesse ou la réforme de l'armée. Adieu Pouchkine. On m'a bien fait comprendre qu'il fallait oublier le russe littéraire et que je me concentre sur la presse et uniquement la presse. |
Journal d'une étudiante en russe à vie |